Qu'est-ce qui (a) fait courir les pronghorns ?

• 2013/numéro 9 - Septembre

À la recherche du lien perdu

Liens perdus et "fantômes de l'évolution"

Avec ses effectifs réduits à quelques dizaines d'individus dans les années soixante-dix (voir "À la recherche du lien perdu" dans le N°9 d'Espèces), le kakapo Strigops habroptilus a failli rejoindre les moas et autres oiseaux non volants dans la liste des espèces éradiquées par Homo sapiens en Nouvelle-Zélande. Pour témoigner de l'existence de cette avifaune disparue, il ne serait alors resté que des éléments fossiles, ainsi que quelques spécimens de musée empaillés dans le cas du kakapo.

Les espèces récemment disparues laissent néanmoins d'autres témoignages de leur existence passée, du fait des liens qu'elles entretenaient avec des êtres vivants dont les descendants sont toujours parmi nous. Ainsi, si les moas ont quitté la scène néo-zélandaise depuis des siècles, la végétation de l'archipel garde le souvenir de leur passage à travers l'aspect bizarre de ses arbres et arbustes. Nombre de ces derniers qui appartiennent pourtant à des familles très différentes, présentent des branches dites "divariquées". Dans cette configuration particulière de l'architecture de la plante, les rameaux s'écartent beaucoup dès leur origine et se dirigent dans des directions différentes.


L'antilope pronghorn (Antilocapra americana, Wikimedia commons).

Il en résulte un aspect général de buisson inextricable et une accessibilité très limitée des feuilles pour les herbivores vertébrés, notamment pour ceux qui sont pourvus d'un bec et non de dents. Pour les scientifiques qui se sont interrogés sur les causes ayant favorisé cette architecture originale, il fait peu de doute que la tendance à la divarication - qui n'existe nulle par ailleurs de façon aussi marquée qu'en Nouvelle-Zélande - serait la conséquence d'une longue coévolution des plantes de l'archipel avec ces herbivores très particuliers qu'étaient les moas. De nos jours, les plantes divariquées de Nouvelle-Zélande continuent de présenter des défenses qui sont efficaces contre des prédateurs qui n'y existent plus. Ce caractère "anachronique" témoigne de l'existence passée de "partenaires manquants" qui, selon l'expression imagée de certains écologues peuvent être considérés comme des "fantômes de l'évolution". Si les kakapos avaient disparu, les fleurs d'Hadès (dont ils ont semble-t-il été les pollinisateurs de prédilection) seraient, de par les caractéristiques de leurs inflorescences, le témoignage vivant (mais pour combien de temps ?) d'un perroquet qui a failli rejoindre le monde de ces fantômes.

Du fait de l'interdépendance des êtres vivants, l'existence de tels anachronismes et, parallèlement de leurs fantômes correspondants, est un phénomène très courant. Ainsi, c'est en invoquant le spectre de prédateurs qui peuplaient l'Amérique du Nord avant l'arrivée de l'homme que des chercheurs en sont arrivés à mieux comprendre certains aspects de l'éthologie de l'unique antilope nord-américaine, le pronghorn (Antilocapra americana). Cet élégant ongulé, seul représentant actuel de la famille des Antilocapridae, peuple les plaines du Canada, des États-Unis, et du Mexique actuels. Il a toujours surpris ses observateurs en raison de ses exploits en termes de vitesse. En effet, on considère qu'il s'agit du deuxième animal terrestre le plus rapide, seulement dépassé par le guépard africain (Acinonyx jubatus). Or, dans l'aire de répartition du pronghorn et d'ailleurs dans toute l'Amérique, il n'existe aucun prédateur qui de près ou de loin soit capable de courir à une telle vitesse et sur une si longue durée. Les carnivores qui vivent dans les prairies à proximité des pronghorns - les coyotes en particulier - ne s'avérent, comparés à notre antilope, que de piètres sprinters. Alors se sont demandés les chercheurs, à quoi leur sert-il de courir si vite ?

Il semble que la réponse soit à rechercher dans la préhistoire, la surprenante vélocité des antilopes des plaines nord-américaines étant elle aussi a considérer comme un anachronisme. Elle aurait comme origine une co-évolution entre les ancêtres d'Antilocapra americana et des prédateurs potentiellement aussi rapides que le sont les guépards africains contemporains. Si la famille à laquelle appartiennent les pronghorns actuels a, d'après les données disponibles, habité l'Amérique du Nord pendant plus de 15 millions d'années, le genre Antilocapra caractérisé par ses aptitudes à la course rapide, existerait quant à lui depuis deux millions d'années. Jusqu'à il y a environ 10000 ans, les Antilocapra vivaient entourés d'une mégafaune très riche, incluant plusieurs prédateurs dont certains présentaient des similitudes avec les guépards contemporains. C'est le cas notamment de deux félins du genre Miracinonyx, M. inexpectatus et M. trumani, dont les caractéristiques du squelette suggèrent une adaptation à la course rapide. Les représentants de ce genre ne sont pourtant pas si proches parents de l'emblématique félin d'Afrique de l'Est.

Ils seraient plutôt apparentés aux actuels pumas américains (Puma concolor) aussi connus sous le nom de couguars. Une course aux armements évolutive entre ces pseudos-guépards et les ancêtres des pronghorns actuels aurait abouti à façonner ces derniers en véritables champions de course.

À ce jour cependant les paléontologues ne peuvent en dire beaucoup plus. Pour que cette hypothèse soit validée, il faudrait démontrer que les Antilocapra figuraient bien au tableau de chasse des Miracinonyx. Une façon de le prouver sans le moindre doute serait de retrouver les traces fossiles d'une telle interaction. Les paléontologues disposent pour cela de quelques pistes : en effet, on a déjà trouvé des coprolithes de Miracinonyx, en particulier dans des grottes du Grand Canyon du Colorado dont l'analyse reste néanmoins à faire. Dès lors, comme dans le cas du lien reconstruit en Nouvelle-Zélande entre les kakapos et la fleur d'Hadès, quelques excréments fossiles permettront peut être de comprendre ce qui faisait - et fait encore- courir si vite les pronghorns.

Reconstitution de la prédation d'une antilope pronghorn par Miracynonyx

Pour en savoir plus :

• Barlow C., 2000 - The ghosts of Evolution. Nonsensical fruit, missing partners, and other ecological anachronisms. Basic Books, New York.

• Bond W.J., Lee W.G. & Craine J.M., 2004 -  "Plant structural defences against browsing birds: a legacy of New Zealand’s extinct moas". Oikos, 104: 500-508.

• Byers J.A., 1997 - American pronghorn. Social adaptations and the ghosts of predators past. The University of Chicago Press, Chicago.

• Martin L., Gilbert B., Adams D. 1977 - "A cheetah-like cat in the North American Pleistocene". Science, 195: 981-982

• Van Valkenburgh B., Grady F., Kurten B., 1990 - "The Plio-Pleistocene cheetah-like cat Miracinonyx inexpectatus of North America". Journal of Vertebrate Paleontology, 10(4) : 434-454.



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