Quand le coucou retarde

• 2013/numéro 8 - Juin 2013 :

Un papillon qui aime le changement

Le coucou gris européen Cuculus canorus (Wikimedia Commons).

 

Grâce à des réseaux d'amateurs très actifs et opérant depuis des décennies, on dispose pour les oiseaux plus encore que pour les papillons de jour (voir Un papillon qui aime le changement dans le Numéro 8 d'Espèces/Juin 2013), d'une masse considérable d'observations. Celles-ci permettent aux scientifiques de délimiter avec grande précision les aires de répartition des différentes espèces et d'enregistrer les éventuelles fluctuations de leurs limites dans le temps. On peut ainsi suivre d'année en année la progression régulière vers le nord de l'avifaune européenne. Elle est soumise à l'influence des changements climatiques actuellement en cours qui se traduisent, entre autres, par une augmentation régulière de la température moyenne du globe.

Les conséquences des changement climatiques sur la biodiversité ne se limitent pas aux modifications des aires de répartition des espèces. Aux effets visibles dans l'espace s'ajoutent ceux observables dans le temps. Ainsi, par rapport au siècle passé, les arbres fleurissent plus tôt et de nombreuses espèces d'insectes émergent en avance. Mais toutes les espèces ne réagissent pas de la même façon et ne se se "calent" pas, à la même vitesse, aux nouvelles conditions météorologiques. Il en résulte des déphasages affectant les interactions qui existent entre les espèces. Par exemple, c'est alors qu'elles sont en période de nourrissage de leurs jeunes que les mésanges charbonnières (Parus major) ont le plus besoin de trouver des insectes et tout particulièrement des chenilles. Il y a quelques décennies, le cycle de développement des mésanges charbonnières était synchronisé avec le pic de production de leur proies de prédilection. Sous l'action des changements climatiques, les chenilles apparaissent désormais plus tôt, alors que les mésanges sont restées sur leur calendrier antérieur. Il en résulte un déphasage - dommageable pour les mésanges - entre le pic de leurs besoins et la période optimale de production d'une source primordiale de nourriture.

D'autres sont des migratrices dont l'aire d'hivernage est plus ou moins éloignée de l'aire estivale de reproduction.

Une étude réalisée par une équipe internationale dirigée par Anders Pape Møller de l'Université de Paris VI et reposant sur des données collectées dans 23 pays européens s'est intéressée à l'évolution récente des interactions entre le coucou gris et ses espèces hôtes. Comparant des données obtenues sur des périodes antérieures et postérieures à 1990, elle montre que les changements climatiques affectent l'abondance relative des espèces parasitées et par là celle des différents races d'hôtes au sein de l'espèce Cuculus canorus.

En raison de printemps devenus plus précoces, certaines des espèces hôtes potentielles du coucou gris ont avancé leur période de reproduction : c'est le cas des résidentes et des migratrices qui parcourent de petites distances. Les espèces hôtes qui migrent sur de grandes distances ont quant à elles conservé le même "timing": leurs dates d'arrivée en Europe sont restées inchangées puisque leurs dates de départ migratoire n'ont pas varié. Dans leur aire d'hivernage, aucun signal, aucune information, ne leur permet d'avancer leur départ vers des aires de reproductions européennes qui sont pourtant plus précocement favorables. Il en est de même pour le coucou gris, migrateur au long court qui passe l'hiver en Afrique, au delà de l'équateur.

Ce qui s'observe pour les interactions entre prédateurs et proies est également valide dans le cas des parasites et de leurs hôtes. Le coucou gris européen (Cuculus canorus) est un parasite de couvée de nombreuses espèces de passereaux. Chez ce Cuculidae, les femelles pondent des oeufs qui peuvent être parfaitement semblables à ceux de l'espèce hôte. Une telle capacité à tromper un grand nombre d'espèces parasitées est possible grâce à l'existence chez le coucou gris de races spécialisées sur des hôtes différents : les races d'hôte (voir Le coucou gris et l'art du mime dans le Numéro 5 d'Espèces/Septembre 2012). Pour assurer sa descendance, un coucou doit avoir une période de reproduction synchronisée avec celle de son hôte. Les espèces hôtes ne se reproduisant pas toutes en même temps, la période de reproduction du coucou varie - entre autres - selon sa race d'hôte d'appartenance. Parmi les espèces parasitées, certaines sont des sédentaires (ou résidentes) qui passent toute leur vie sur leur aire de reproduction.

L'accenteur mouchet Prunella modularis (en haut) et le Pipit farlouse Anthus pratensis (en bas) dont les couvées - en conséquence des changements climatiques - sont à l'échelle de l'Europe relativement moins parasitées par le coucou (Wikimedia Commons).

La rousserolle effavarvate Acrocephalus scirpaceus dont les couvées sont, en conséquence des changements climatiques, plus parasitées par le coucou (Wikimedia Commons).

Les espèces hôtes telles que la rousserolle effarvate (Acrocephalus scirpaceus) qui migrent sur de longues distances ont tendance sur la période actuelle à être plus fréquemment parasitées par rapport la période précédant 1990. Globalement, les changements climatiques n'ont pas modifié leur timing migratoire, tout comme ils n'ont pas modifié celui du coucou. Pour la rousserolle et aux dépends de cette dernière, le coucou est toujours à l'heure.

A contrario, les espèces hôtes résidentes ou petites migratrices telles que l'accenteur mouchet (Prunella modularis) ou le pipit farlouse (Anthus pratensis) ont tendance, sur la période actuelle, à être moins parasitées que pendant la période précédant 1990. Lorsqu'elles arrivent en Europe, les femelles coucous spécialisées sur les accenteurs mouchet ou les pipits farlouses risquent de plus en plus de ne trouver que des nichées bien avancées. En effet, si coucou est resté à l'heure, ses victimes potentielles sont de plus en plus en en avance...ce qui revient à ce que le coucou retarde.

Pour en savoir plus :

• Møller A.P., Saino A., Adamik P., Ambrosini R., Antonov A., Campobello D., Stokke B.G., Fossøy F., Lehikoinen E., Martin-Vivaldi M., Moksnes A., Moskat C., Røskaft E., Rubolini D. , Schulze-Hagen K., Soler M. & Shykoff J.A., 2011. Rapid change in host use of the common cuckoo Cuculus canorus linked to climate change. Proceedings of the Royal Society, B, 278 : 733-738.

doi: 10.1098/rspb.2010.1592

• Visser M. E., Vannoordwijk A. J., Tinbergen J. M. & Lessells, C. M., 1998. Warmer springs lead to mistimed reproduction in great tits (Parus major). Proceedings of the Royal Society B, 265, 1867-1870.

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