• 2013/numéro 8 - Juin 2013:

Version longue de l'article publié p. 58-66

Par David Brugière (docteur en écologie, chargé de projets biodiversité à BRL ingénierie)

et Philippe Chardonnet (docteur vétérinaire, directeur de la fondation internationale pour la gestion de la faune)

Découverte et extinction du kouprey une histoire empreinte de mystère 1/2

Le kouprey, bovidé originaire du Cambodge, est sans doute l’un des grands mammifères les plus mystérieux de toute l’histoire de la zoologie: décrit scientifiquement seulement en 1937, les dernières observations connues datent du milieu des années 1980. Les informations relatives à ce grand buffle asiatique sont tellement rares que son identité même fait l’objet d’un débat scientifique récurrent. Nous racontons ici, en deux parties, l’histoire de la découverte et de la disparition de cette espèce, une histoire faite de nombreux rebondissements et dans laquelle le Muséum national d’histoire naturelle et ses chercheurs ont joué un rôle clé.


DES PREMIERES MENTIONS JUSQU’A LA FIN DES ANNEES 1970

Avec la multiplication des expéditions naturalistes à travers le monde et la standardisation progressive des règles de taxonomie, les XVIIIe et XIXe siècles furent en quelque sorte l’âge d’or de la description de nouvelles espèces animales ou, devrait-on dire, du « premier » âge d’or puisque, depuis, la crise globale de la biodiversité reconnue par la communauté scientifique à la fin des années 1980 et le développement de l’approche moléculaire ont considérablement relancé les travaux de taxonomie. Au début du XXe siècle, en raison du nombre important de descriptions faites au cours des décennies précédentes, certains groupes biologiques, notamment les grands mammifères terrestres, semblaient désormais connus de façon quasi exhaustive. C’est pourquoi les découvertes de nouvelles espèces allaient ensuite apparaitre comme des évènements extraordinaires pour les scientifiques comme pour les media. Dans ce contexte, les rumeurs courant dès les années trente sur l’existence aux confins de l’Indochine d’un grand bovidé sauvage inconnu de la science ont agité la communauté internationale des zoologistes. Mais avant d’atteindre ce cercle de spécialistes, l’émergence de cet animal en tant que nouvelle espèce va suivre une histoire complexe et intimement liée à celle de la colonisation française du Cambodge.

Il semble que l’on doive la toute première mention du kouprey à un missionnaire français, Gustave Jeanneau, qui s’intéresse aux langues des peuples d’Indochine et qui publie en 1870 un remarquable Manuel pratique de langue Cambodgienne. Il mentionne dans cet ouvrage l’existence reconnue par les Cambodgiens d’un grand bœuf de forêt, le kou-prey. A cette époque le Cambodge vient d’être placé sous protectorat français suite au traité conclu en 1863 par le capitaine de frégate Ernest Doudart de Lagré. Celui-ci organise en 1866 une grande mission d’exploration du Mékong au cours de laquelle seront prises les toutes premières photos du temple d’Angkor Wat. Doudart décède durant la mission qui est achevée sous la conduite de son second, Francis Garnier. Celui-ci publie en 1873 le Voyage d’exploration en Indochine qui va connaitre un succès retentissent. Il y mentionne que le cambodgiens distinguent cinq espèces de bœufs sauvages dont le kouprey qui est de couleur grise et possède de grandes cornes recourbées en arrière.

Le Cambodge est un pays d’agriculture et d’élevage. L’administration coloniale qui se met progressivement en place à partir des années 1870 créée donc de nombreux postes médicaux et vétérinaires dans les zones rurales du pays. Tant par intérêt personnel que pour assurer le ravitaillement du personnel de leurs postes reculés, les chefs de postes coloniaux pratiquent la chasse au grand gibier. Ils ne tardent pas à noter l’existence de ce grand bœuf gris aux cornes remarquables. Ainsi le docteur Michel Dufossé donne, en 1918, dans une monographie d’une province centrale du Cambodge dont il a la charge, une description physique du kouprey et recommande sa protection en raison de sa rareté. Quelques années plus tard, en 1933, dans un ouvrage consacré à la chasse en Indochine, il publie ce qui semble être la toute première photo de deux crânes mâle et femelle de kouprey.

La connaissance du kouprey va s’accélérer avec l’arrivée au Cambodge d’un vétérinaire français, le docteur René Sauvel, qui va se prendre de passion pour cette espèce et qui va jouer un rôle clé dans son histoire. Quinze jours après son arrivée à Phnom Penn en novembre 1929, Sauvel est affecté dans le nord du pays avec pour mission l’organisation d’un contrôle sanitaire frontalier avec la Thaïlande pour enrayer la peste bovine introduite avec les convois de bétail vers les riches régions rizicoles du centre. Après 16 jours de route d’un long convoi de charrettes à bœufs transportant vivres et matériels, René Sauvel parvient au village de Cheom Ksam, situé à 15 km au sud de la chaine montagneuse des Dangrek, frontière naturelle entre le Cambodge et la Thaïlande. Il y rencontre le Délégué Administratif local, M. Gard, grand chasseur connaissant bien le kouprey et convaincu que cette espèce n’est pas encore « cataloguée» par le Muséum national d’histoire naturelle de Paris (MNHN). Sauvel, qui avait étudié les bovidés asiatiques au MNHN avant son départ, tire son premier kouprey le 27 novembre 1929 et comprend qu’il s’agit bien d’une espèce non décrite. Au cours de ses nombreuses tournées de terrain, Sauvel accumule les observations et les trophées de kouprey. Grâce au réseau des vétérinaires coloniaux, ces observations de terrain sont remontées au MNHN où elles suscitent un vif intérêt. D’autant qu’en 1935, Omer Sarraut, avocat basé à Saigon et grand chasseur, donne au muséum une conférence sur la grande faune indochinoise au cours de laquelle le kouprey est longuement évoqué. Ainsi, en 1937, le professeur Achille Urbain, alors directeur du parc zoologique de Vincennes (qui vient d’ouvrir en 1934) décide de rendre visite à Sauvel qui est toujours en poste au nord du Cambodge, dans le petit village de Chep. Urbain va être particulièrement récompensé du long périple qu’il vient d’accomplir depuis Paris : non seulement Sauvel lui permet d’examiner un jeune mâle kouprey abattu la veille à son intention, mais en plus il lui remet un jeune taurillon capturé quelques mois auparavant. En outre, il lui offre la tête naturalisée de son plus beau trophée mâle de kouprey.

Encouragé par ces décisions, et malgré une situation sur le terrain de plus en plus difficile en raison des violents combats opposant les troupes gouvernementales aux rebelles Khmers rouges, Wharton décide de retourner sur le terrain et de monter une opération de capture de koupreys pour assurer leur sauvegarde en captivité. L’expédition sera un échec : deux koupreys meurent pendant en cours d’opération et trois parviennent à s’échapper au dernier moment.

La situation de conflit militaire au Cambodge n’empêche pas Pierre Pfeffer, alors chargé de recherche au laboratoire de mammalogie du MNHN, de se rendre à quatre reprises sur le terrain entre 1964 et 1969. Il y fait de nombreuses observations de koupreys, estime la taille des populations des zones visitées et rapporte ce qui reste à ce jour la seule photographie publiée d’un kouprey vivant à l’état sauvage dans son milieu naturel, une femelle. Dans un article synthétique publié en 1967, Pfeiffer réfute l’hypothèse de l’hybride et avance une théorie intéressante : le kouprey pourrait être l’ancêtre sauvage du zébu (Bos indicus), bovidé domestique originaire d’Asie du Sud Est où il est largement répandu. En 1970, Pfeiffer essaye à son tour de mettre sur pied une opération de capture du kouprey qui devra être annulée au dernier moment pour des raisons de sécurité.

En effet, la guerre civile s’intensifie au Cambodge et les zones à kouprey font l’objet de violents combats, notamment de bombardements. En 1975, Phnom Penh tombe aux mains des Khmers Rouges et le Cambodge se ferme totalement. Tous les spécialistes du kouprey se posent alors la même question : le kouprey survivra-t-il au chaos régnant au Cambodge ?


Suite

Ce spécimen sera souvent présenté comme l’unique kouprey ayant jamais vécu dans un zoo. En 2006 on fera pourtant, de manière tout à fait fortuite, une découverte stupéfiante : un autre kouprey est passé par la ménagerie du Jardin de Plantes sans que l’on s’en aperçoive ! Mais avant d’en arriver là, l’histoire s’accélère. D’abord, Sauvel, rentré du Cambodge, publie en 1949 deux importants articles rapportant dix années d’observations de terrain du kouprey. Les premiers éléments sur la biologie et l’écologie de l’espèce sont ainsi présentés. On y apprend notamment que le kouprey est intiment associé à une formation végétale typique du nord et de l’est du Cambodge, les forêts claires. Ensuite, Coolidge, lui aussi fasciné par le kouprey, décide de monter une expédition consacrée à cette espèce. Pour cela il recrute un jeune zoologiste américain, Charles Wharton, qui a déjà quelques expéditions zoologiques périlleuses à son actif. A cette époque en effet, la guerre d’Indochine a éclaté et, si elle se concentre dans un premier temps sur le Vietnam, elle déborde progressivement sur le Laos puis le nord et l’est du Cambodge, précisément dans les zones à kouprey. Entre décembre 1951 et juin 1952, Wharton et son équipe, encadrés par une impression armada de soldats gouvernementaux assurant la sécurité de l’expédition, passent 59 jours sur le terrain dans le nord et l’est du Cambodge. Ils observent des koupreys à 26 occasions et parviennent à les filmer plusieurs fois. Il ressort de cette expédition la seule et unique monographie consacrée au kouprey (publiée en 1957) qui, notamment, contredit les arguments avancés par Edmond-Blanc en faveur de l’hypothèse de l’hybride. En outre, Coolidge et Wharton montent un film de l’expédition où de nombreuses séquences sont consacrées aux grands bovidés sauvages du nord du Cambodge. Les images de kouprey sont d’autant plus exceptionnelles qu’elles seront les seules à jamais avoir été tournées. Le film « The wild cattle of Cambodia » sera présenté au Roi du Cambodge, Norodom Sihanouk, qui décide en 1964 de faire du kouprey l’animal symbole du Cambodge et de créer trois grandes réserves dédiées à sa protection.

De retour à Paris, le professeur Achille Urbain donne le 8 juin 1937 une conférence à la Société Zoologique de France au cours de laquelle il présente la première description détaillée du kouprey et propose de lui attribuer le nom scientifique de Bibos sauveli en l’honneur du Dr René Sauvel. Cette description est publiée la même année dans le Bulletin de la société : pour la science, le kouprey vient de naitre. L’holotype (le spécimen qui a servi de référence pour la description) est le jeune mâle ramené du Cambodge et transféré au zoo de Vincennes.

 

L’ensemble des communications et publications faites par le professeur Urbain depuis son retour à Paris attire l’attention des zoologistes du monde entier. C’est ainsi qu’Harold Coolidge, célèbre zoologiste américain ayant conduit de grandes expéditions naturalistes en Afrique et Asie du sud-est (et qui jouera un grand rôle dans la fondation de l’UICN dont il sera le Président pendant plusieurs années) fait en 1940 un analyse ostéologique très poussée d’un crâne de kouprey et conclut qu’il s’agit d’une des formes les plus primitives de bovidés. Il propose de créer un nouveau genre pour cette espère, Novibos. Le crâne étudié provient d’un kouprey abattu l’année précédente par Francois Edmond-Blanc, grande figure française de la chasse et président du Comité des Chasses coloniales françaises. Edmond-Blanc publie en 1947, dans Journal of Mammalogy, ses observations sur le kouprey et avance une théorie étonnante qui va connaitre un certain succès : pour lui, le kouprey ne serait pas espèce à part entière mais un hybride issu du croisement entre un banteng et un gaur ou bien un buffle sauvage. Il s’agit là de trois bovidés communs dans le nord du Cambodge et avec lesquels le kouprey est régulièrement observé en troupes polyspécifiques. Pour étayer sa théorie, Edmond-Blanc avance un certain nombre d’observations de terrain, notamment la rareté naturelle du kouprey, sa fréquente observation en troupeau commun avec le banteng et l’absence d’observations de femelles accompagnées de jeunes.

Entre temps, en1941 ou 1942, le mâle captif du zoo de Vincennes est mort à l’âge de 5 ans. Son squelette est transféré au MNHN où il est conservé jusqu’à aujourd’hui.

Vous voyez une version text de ce site.

Pour voir la vrai version complète, merci d'installer Adobe Flash Player et assurez-vous que JavaScript est activé sur votre navigateur.

Besoin d'aide ? vérifier la conditions requises.

Installer Flash Player