L'impact de la chasse sur la dispersion des graines en forêt tropicale

• 2012/numéro 4 - Juin 2012:

Les poissons frugivores de l'Amazone

Tapir de Baird (Wikipedia commons).

Pour nombre de plantes de la forêt inondable amazonienne, les poissons frugivores jouent un rôle primordial dans la dispersion des graines. C'est à un tel point que l'on redoute les conséquences de la surpêche de certaines espèces sur l'écosystème forestier dans son ensemble. La même question peut être posée pour ce qui concerne les conséquences de la chasse intense à laquelle sont soumis, dans les forêts tropicales, les vertébrés terrestres dont un nombre non négligeable d'espèces sont frugivores. Plus globalement, ces animaux interagissent de façon multiple avec les plantes : ils consomment et donc détruisent ou dispersent leurs graines et ils soumettent leurs plantules à une pression d'herbivorie considérable.

Dès les années 1980, certains écologues ont attiré l'attention de la communauté scientifique sur les conséquences de la chasse - souvent illégale - sur le devenir de la végétation des forêts tropicales, en introduisant le concept de "forêt vide" ("empty forest", signifiant dépourvues d'animaux de grande taille). Mais ce n'est que très récemment que des études visant à comparer la dynamique de la végétation dans des zones chassées et non chassées ont permis de quantifier de façon précise l'impact de l'activité cynégétique sur la dynamique forestière et la diversité végétale. C'est dans ce contexte que s'inscrivent les travaux de Joe Wright du STRI (Smithsonian Tropical Research Institute) et de ses collaborateurs, réalisés sur différents sites appartenant à deux secteurs forestiers voisins du canal de Panama qui, en théorie, bénéficient tous deux d'un statut de protection mais qui en réalité connaissent une pression de chasse très différente.

En supprimant les plus grands vertébrés, les chasseurs favorisent en effet la survie des grandes graines qui ne sont plus consommées par ces derniers. Par ailleurs, du fait la disparition des espèces frugivores assurant habituellement la dissémination de certaines plantes zoochores, les graines de ces dernières sont beaucoup moins bien dispersées. Indirectement, les plantes dont les graines sont dispersées par des animaux plus petits et non chassés (à l'instar des chauves-souris ou des petits oiseaux) et les plantes anémochores (dispersées par le vent) se trouvent favorisées. C'est à cette dernière catégorie qu'appartiennent la majorité des lianes d'où la surreprésentation de leurs plantules sur les sites à forte pression de braconnage.

Des travaux similaires également basés sur la comparaison entre des sites chassés et d'autres préservés et réalisés en Amazonie et en Afrique équatoriale aboutissent à des résultats aussi concluants quant à l'impact à moyen terme de la chasse sur la végétation. Les auteurs de ces études en arrivent à la conclusion que la disparition des vertébrés dans les forêts tropicales s'accompagne d'une déplétion locale de la biodiversité végétale et plaident pour une réduction voir une suppression totale de toute activité de chasse.

Le premier secteur correspond à Barro Colorado Nature Monument (BCNM) qui inclut Barro Colorado Island (BCI), une île créée artificiellement il y a près d'un siècle à l'occasion de la mise en eaux du lac Gatun et de la construction du canal transcontinental. Le statut de protection de ce secteur est relativement bien respecté et s'améliore même d'année en année. Les sites d'études de l'autre forêt, localisés dans le Parque Nacional Soberiana, subissent quant à eux et depuis de nombreuses années une très forte pression de braconnage. Wright et ses collaborateurs qui ont identifié et quantifié en détail, les graines du sol et les plantules germant sur les sites des deux secteurs montrent que là où la chasse est intense, les lianes, les espèces ayant des graines de grande taille et celles dispersées habituellement par les chauves-souris, les petits oiseaux ou par des moyens mécaniques sont favorisées.

Pour en savoir plus sur l'impact de la chasse sur la dissémination des graines en forêt tropicale :

Redford K. H., 1982. The empty forest. Bioscience, 42: 412-422.

Terborgh J., Nunez-Iturri G., Pitman N.C.A., Cornejo Valverde F.H., Alvarez P., Swamy V., Pringle E.G. & Paine C.E.T., 2008. Tree recruitment in an empty forest. Ecology, 89(6), 1757-1768.

Wright S.J., Hernandez A. & Condit R., 2007. The bushmeat harvest alters seedling banks by favoring lianas, large seeds, and seeds dispersed by bats, birds, and wind. Biotropica, 39(3): 363–371. (doi: 10.1111/j.1744-7429.2007.00289.x)

Wright S.J., Stoner K.E., Beckman N., Corlett R.T., Dirzo R., Muller-Landau H.C., Nunez-lturri G., Peres C.A. & Wang B.C., 2007. The plight of large animals in tropical forests and the consequences for plant regeneration. Biotropica, 39(3): 289-291. (doi:10.1111/j.1744-7429.2007.00293.x)

Vanthomme H., Bellé B. & Forget P.-M., 2008. Bushmeat hunting alters recruitment of large-seeded plant species in central Africa. Biotropica, 42 (6) : 672-679. (doi:10.1111/j.1744-7429.2010.00630.x)

Vous voyez une version text de ce site.

Pour voir la vrai version complète, merci d'installer Adobe Flash Player et assurez-vous que JavaScript est activé sur votre navigateur.

Besoin d'aide ? vérifier la conditions requises.

Installer Flash Player