Deux disséminateurs pour aller plus loin

• 2012/numéro 4 - Juin 2012:

Les poissons frugivores de l'Amazone

Les travaux réalisés sur les poissons frugivores de l'Amazone (ou sur les calaos africains et les éléphants d'Asie) montrent que les agents disperseurs de graines peuvent transporter ces dernières sur de grandes distances. Dans certains cas, une graine peut bénéficier de deux transporteurs successifs (on parle alors de diplochorie), ce qui contribue à augmenter son rayon de diffusion. L'idée qu'il puisse y avoir dissémination secondaire n'est pas nouvelle et si l'on reprend l'exemple des poissons, elle a même été testée par Charles Darwin. En effet, dans l'Origine des Espèces (1859), le naturaliste anglais rapporte que les poissons d'eau douce qui peuvent ingérer les graines de nombreuses plantes aquatiques ou terrestres sont parfois dévorés par des oiseaux piscivores. Ces derniers ingèrent alors des graines dont Darwin a montré expérimentalement qu'elles pouvaient conserver leur pouvoir de germination une fois excrétées dans les fientes des oiseaux.

Des travaux très récents, réalisés dans l'archipel des Canaries et publiés dans le Journal of Ecology  démontrent que la dispersion secondaire est un processus qui, dans certains écosystèmes, est loin d'être négligeable. On a vu dans la chronique Entr'Espèces et dans ses compléments internet*, que les écosystèmes insulaires étaient souvent très originaux. Les Canaries n'échappent pas à cette règle et les processus de dispersion des graines dans ces îles en sont une illustration supplémentaire. Le chercheur espagnol David Padilla et son équipe du CSIC (Consejo Superior de Investigaciones Científicas) ont récemment montré que deux espèces prédatrices d'oiseaux, communes dans l'archipel, le faucon crécerelle (Falco tinnunculus) et la pie-grièche méridionale (Lanius meridionalis, parfois considérée comme sous-espèce de la pie-grièche grise, L. excubitor) y jouaient un rôle de premier plan dans la dispersion des graines de plantes à fruits charnus.

Aucun de ces deux oiseaux ne se nourrit d'aliments d'origine végétale. Par contre, ils sont tous deux prédateurs de lézards frugivores appartenant au genre endémique Gallotia dont la densité est très élevée aux Canaries.

Faucon crécerelle (Falco tinnunculus, Wikipedia commons).

Lézard des Canaries (Gallotia galloti galloti, Wikipedia commons).

C'est en analysant les pelotes de rejections des deux prédateurs que Padilla et ses collaborateurs ont montré que les lézards entraient pour une grand part dans leur régime alimentaire, 57 % des pelotes des pies-grièches et 65 % de celles des faucons en contenant des restes. Les deux espèces prédatrices ont par ailleurs un comportement différent par rapport à leurs proies. Les pies-grièches avalent en entier les lézards qu'elles ont capturés. Les faucons par contre enlèvent les organes digestifs de leurs proies avant de les consommer ce qui fait que plupart (89 %) des graines ingérées par les lézards ne sont pas avalées par les faucons. Néanmoins, cette opération étant réalisée sur un perchoir généralement situé à distance du lieu de capture du lézard, que les graines soient ingérées ou non par le faucon, il y a bien double dispersion de celles-ci.

Pie grièche méridionale (Lanius meridionalis, Wikipedia commons).

Par ailleurs, à l'issue d'expériences de germination réalisées sur une trentaine d'espèces parmi les plantes concernées, les chercheurs ont montré que leurs graines ingérées par les oiseaux prédateurs conservaient généralement leur capacité à germer. Celles qui ont subit le double transit digestif (lézard et faucon) ont néanmoins un taux de germination plus faible que celles qui sont abandonnées dans les organes digestifs du lézard délaissés par le faucon. Une autre distinction entre les deux prédateurs est directement attribuable à leur taille respective. Les faucons, plus grands que les pies-grèches, capturent des lézards de taille plus importante et qui, potentiellement, transportent un plus grand nombre et une variété plus élevée de graines. Ainsi, sur les 78 espèces de plantes dont les fruits charnus sont consommés par les lézards, 34 % présentent des graines dans les pelotes de rejection des pies-grièches et 97 % dans celles des faucons.

Pour Padilla et ses collaborateurs, la pie-grièche méridionale et le faucon crécerelle jouent vraiment un rôle majeur dans la dispersion des graines aux Canaries. En effet, sur les 80 espèces de plantes à fruits charnus qui sont natives de l'archipel, 40% sont dispersées secondairement par les deux oiseaux prédateurs, trois parmi celles-ci figurant sur la liste rouge de l'IUCN. Les Canaries présenteraient d'ailleurs le plus haut degré connu de dispersion secondaire par des vertébrés. Les auteurs concluent qu'il est fort probable que des scénarii similaires soient mis en évidence dans le futur, dans d'autres contextes insulaires où, comme aux Canaries, le régime alimentaire des lézards et des geckos est souvent orienté vers la frugivorie.

*voir Espèces numéro 2, pp. 66-67: Un gecko insulaire pollinisateur et disperseur de graines et ses compléments Une sauterelle de La Réunion, pollinisatrice d'une fleur d'orchidée

Pour en savoir plus cette histoire de dispersion double

Padilla D.P., Gonzalez-Castro A. & Nogales M., 2012. Significance and extent of secondary seed dispersal by predatory birds on oceanic islands: the case of the Canary archipelago. Journal of Ecology, 100, 416-427. (doi: 10.1111/j.1365-2745.2011.01924.x)

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