Bécasseaux : entre deux maux il faut choisir

• 2017/numéro 23 - Mars 2017 :

Fonte des neiges et menu tropical

Les bécasseaux maubèches Calidris canutus sont des limicoles mangeurs de mollusques (molluscivores) qui affectionnent tout particulièrement les petits bivalves. Pour s'en nourrir, ils les ingèrent en entier, coquilles comprises. Celles-ci, qui sont parfois très épaisses et résistantes, sont écrasées au niveau du gésier. Les chairs pourront alors être digérées et les restes de coquilles seront rejetées dans les excréments. Selon l’épaisseur des coquilles qui parviennent régulièrement au niveau du gésier d’un bécasseau, les muscles qui activent ce dernier seront plus ou moins développés et puissants. Il en va de même pour l’haltérophile qui muscle les biceps en les exerçant. Mais développer une forte musculature a un coût et, en situation de choix, les bécasseaux auront tout intérêt à sélectionner les proies les plus favorables sur le plan énergétique : en l’occurrence, celles qui présentent la masse de chair la plus importante comparée à celle de la coquille.

Dans les vasières du Banc d’Arguin en Mauritanie où les bécasseaux maubèches passent l’hiver, deux espèces de bivalves dominent et représentent à elle seules 69% des mollusques présents : d’une part les très communs Loripes lucinalis et d’autre part les plus rares Dosinia isocardia dont la coquille est plus épaisse. On pourrait s’attendre à ce que, dans ces conditions, les bécasseaux se nourrissent essentiellement de Loripes. Or, même s’ils ont accès aux deux espèces, les bécasseaux consomment une grande quantité de Dosinia, moins avantageux sur le plan énergétique.

En fait, les Loripes présentent eux aussi un inconvénient. Les chercheurs néerlandais qui ont nourris expérimentalement des bécasseaux avec un régime de Loripes ont montré que les oiseaux souffraient rapidement de diarrhées. Ces mollusques sont en effet toxiques et les bécasseaux ne peuvent en ingérer qu’une quantité limitée : au grand maximum moins de la moitié des besoins nutritifs chez un adulte et seulement le cinquième chez un juvénile. Les bécasseaux maubèches ne peuvent donc profiter de la plus grande abondance des Loripes et de leur ratio chair/coquille plus favorable.

La toxicité des Loripes est due à la présence de bactéries qu’elles hébergent dans les cellules de leurs branchies. C’est en oxydant un substrat minéral que ces bactéries endosymbiotiques - dites chimio-autotrophes (de même que les végétaux sont dits photo-autotrophes) - synthétisent des molécules carbonées riches en énergie que l’on retrouvera dans d’autres organes du mollusque tels que le pied et le manteau.

Depuis qu’ils étudient les bécasseaux maubèches et leur alimentation, les chercheurs ont constaté que la survie annuelle de ces oiseaux était fortement corrélée aux variations d’abondance des indispensables et plus rares Dosinia.

Si on considère ces interactions entre bécasseaux et mollusques, non du point de vue des prédateurs mais de celui de leurs proies, la coquille épaisse des Dosinia et la toxicité des Loripes apparaissent comme des stratégies anti-prédatrices alternatives. La pression de prédation qu’exercent les bécasseaux sur les Loripes et les Dosinia n’est pas sans conséquences sur l’évolution des deux espèces. Dans un contexte où celles ci cohabitent comme proies potentielles, l’évolution d’une armure de plus en plus épaisse chez l’une (Dosinia) augmentera la pression de prédation s’exerçant sur l’autre (Loripes) ce qui, en retour, jouera en faveur d’une toxicité croissance chez cette dernière.

Bécasseau maubèche avec un coquillage dans le bec (cliché Jan van de Kam)

Quand ces derniers sont très peu abondants, les bécasseaux ne peuvent pas sans risque manger plus de Loripes toxiques. Le raccourcissement du bec constaté sur les générations récentes de bécasseaux en conséquence des changements climatiques actuels (voir « Fonte des neiges et menu tropical », Espèces N°23 , Mars 2017) introduit une contrainte supplémentaire. Les bécasseaux pourvus d’un plus petit bec sont moins aptes à atteindre les Loripes qui sont enfouis profondément dans la vase. Dès lors, ils se rabattent sur les Dosinia plus accessibles - et également sur des rhizomes de zostère à faible valeur nutritive - et ne consomment donc qu’une quantité de Loripes nettement inférieure à leur « dose toxique autorisée ».

Pour en savoir plus

• Oudman T., Onrust J., de Fouw J., Spaans B., Piersma P. et van Gils J.A., 2014 - "Digestive capacity and toxicity cause mixed diets in red knots that maximize energy intake rate", American Naturalist, 183, p. 650–659 (doi : 10.1086/675759).

• van Gils J.A. et coll., 2013 - "Toxin constraint explains diet choice, survival and population dynamics in a molluscivore shorebird", Proceedings of the Royal Society, B, 280, 20130861 (doi : 10.1098/rspb.2013.0861).

Vous voyez une version text de ce site.

Pour voir la vrai version complète, merci d'installer Adobe Flash Player et assurez-vous que JavaScript est activé sur votre navigateur.

Besoin d'aide ? vérifier la conditions requises.

Installer Flash Player