Les disséminateurs perdus du févier d’Amérique

• 2016/numéro 21 - Aout 2016 :

Du destin des courges depuis la fin des mastodontes

Un certain nombre de plantes d’Amérique du Nord produisent des fruits énormes dont les graines ne peuvent être dispersées avec grand succès que par des animaux géants. Leurs fruits qui sont généralement pourvus d’une pulpe nutritive, sont la plupart du temps ingérés en entier par ces derniers. Les graines qui ne sont pas digérées, subissent une altération de surface ou scarification qui est tout à fait favorable, voir indispensable, à leur bonne germination. Le transit par le tube digestif requérant un certain temps, la graine sera transportée à distance de son arbre de production et rejetée dans les excréments. La structure de ces fruits résulte d’un long processus co-évolutif avec une mégafaune herbivore qui était abondante en Amérique du Nord et représentée notamment par des mastodontes et des paresseux géants. Sa disparition à la fin du Pléistocène a eu pour conséquence que les plantes produisant ces fruits géants ont « subitement » (à l’échelle géologique s’entend !) été privées de leurs meilleurs disséminateurs. Ces plantes n’ont pas disparu pour autant. Certaines de leurs graines ont toujours pu germer à proximité de leur arbre mère ou être dispersées – moins efficacement - par de plus petit animaux. L’extinction des géants herbivores a néanmoins dû considérablement modifier leur distribution à l’échelle du continent.

Parmi les fruits dont on s’accorde à penser que les disséminateurs de prédilections étaient des géants du Pléistocène, outre les courges et autres gourdes du genre Cucurbita (voir "Du destin des courges depuis la fin des mastodontes"), les gousses du févier d’Amérique Gleditsia triacanthos ont, tout comme les précédentes, eu un destin très particulier. En effet, selon une étude réalisée par Robert Warren de l’Université de Buffalo aux États-Unis, la répartition récente des féviers doit beaucoup aux amérindiens et en particuliers aux Cherokees.

Le févier d’Amérique est un arbre épineux de la famille des Fabacées (ou « Légumineuses ») qui produit des gousses aplaties de 15 à 40 cm de long, contenant environ une trentaine de graines à paroi dure insérées dans une matrice fibreuse sucrée. Les américains l’appellent « honey locust », « locust » (criquet) en référence à la forme des gousses chez certaines espèces de la famille, dont le caroubier (Ceratonia siliqua), et « honey » (miel) non pas pour signifier qu’il s’agit d’une plante mellifère mais en raison de sa pulpe sucrée, très appréciée des amérindiens. Chez les Cherokees, le févier était une véritable icône spirituelle qui avait une place très importante dans la pharmacopée. Il n’est donc pas étonnant que ce peuple amérindien ait contribué à la perpétuation de cette espèce végétale.

Cerf de Virginie, Odocoileus virginiana (S. Bauer/Creative Commons).

Fruits du févier d'Amérique, Gleditsia triacanthos : non mûrs et mûrs (clichés Davidals et H. Müller/Creative Commons).

Selon les travaux de Robert Warren, après la disparition de leurs disséminateurs naturels, partout où il y avait des féviers, des quantités importantes de gousses ont dû s’accumuler aux pieds des arbres, livrées aux rongeurs et aux insectes. Si les premières populations d’humains arrivées sur le continent américain via le détroit de Béring sont un des facteurs de la disparition de sa mégafaune, ça n’est pas tout de suite que leurs descendants ont découvert les vertus des féviers et encore moins qu’ils les ont cultivés. Alors comment les féviers ont ils survécus ?

Entre temps, des mammifères de taille moyenne tels que le cerf de Virginie (Odocoileus virginiana) ont pu servir de « disséminateurs de substitution », permettant aux féviers de se maintenir sous forme de petites populations reliques. Plus tard, des amérindiens ont commencé à semer des graines près de leurs campements. L’étude précise de la répartition des féviers montre en effet qu’elle ne correspond pas vraiment avec les préférendums écologiques de l’arbre, mais qu’elle coïncide de façon étonnante avec la cartographie des localités historiquement occupées par les Cherokees.

Depuis que ces derniers ont été chassés de leurs terres, pendant la période coloniale et post-coloniale, de nouveaux disséminateurs efficaces mais limités dans leurs mouvements ont été introduits : les bovins domestiques. Cette « mégafaune » herbivore, si elle est sans doute plus placide que l’originelle, contribue néanmoins à maintenir des féviers dans le Sud-Est des États-Unis. Quoiqu’il en soit, les Gleditsia triacanthos sont loin d’être menacés : utilisés comme arbres d’ornement dans les villes de différents continents, ils sont, dans certains pays, considérés à l’instar de leurs cousins les robiniers faux-acacias comme une espèce invasive.

Pour en savoir plus :

• Warren R.J. II, 2016 - "Ghosts of cultivation past - Native American dispersal legacy persists in tree distribution", PLoS One, 11(3):e0150707 (doi:10.1371/journal.pone.0150707).

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