Mimétisme agressif à cible (très) variable chez une sauterelle australienne

• 2015/numéro 16 - Juin 2015 :

L'oisillon qui mime une chenille

La sauterelle Chlorobalius leucoviridis (cliché Marshall, D and Hill, K 2009/Creative Commons).

(une chenille très urticante voir mortelle de Mégalopygidé) pour dissuader d'éventuels prédateurs (voir "L'oisillon qui mime une chenille", Espèces n°16 de Juin 2015).

Le mimétisme agressif repose sur une sorte de "détournement de communication" qui, selon les espèces, passe par des signaux visuels, sonores, chimiques voir même vibratoires. Ainsi, un des cas les plus connus de mimétisme agressif faisant appel à une communication visuelle est celui des lucioles du genre Photuris qui sont capables d'émettre des signaux lumineux pour attirer les mâles d'un autre genre de luciole, au détriment mortel de ces derniers. De même, pour capturer leurs proies, les araignées bolas ne construisent pas de toile mais font bouger une pelote de soie au bout d'un fil. La pelote est enduite d'un composé chimique qui par ailleurs est aussi la phéromone sexuelle de certaines noctuelles. Les mâles de ces papillons nocturnes, attirés par la phéromone s'approchent dès lors de l'araignée et se font capturer. Enfin en Australie, c'est également une araignée (du genre Achaearanea) qui est impliquée dans un mécanisme de mimétisme agressif. Cette fois, elle se trouve du côté des victimes : les vibrations émises par la punaise Stenolemus bituberus (une réduve ou "assassin bug", famille des Reduvidés) au niveau de la toile mimant non pas un éventuel partenaire sexuel, mais une proie se débattant dans les fils de soie.

Dans de nombreux cas de mimétisme agressif, le prédateur est capable de leurrer plus d'une espèce. David Marshall et Kathy Hill de l'Université du Connecticut (USA) ont découvert un insecte qui bat tous les records quant au spectre de victimes qu'il peut leurrer de la sorte. Il s'agit de la sauterelle Chlorobalius leucoviridis qui appartient à la famille des Tettigoniidés et qui se rencontre très communément dans tout l'intérieur du continent australien. De couleur blanche et verte - et donc très bien dissimulée dans la végétation - cette grande sauterelle est très active en été dans les buissons et arbustes.

C'est parce qu'il est assimilé par sa future victime à un individu non dangereux, voir "bienvenu", en général un partenaire sexuel potentiel, que le prédateur parvient à l'approcher et la capturer : on parle dans ce cas de mimétisme agressif. Ce dernier fonctionne selon un processus inverse de celui du mimétisme batesien dans lequel une espèce inoffensive (par exemple un oisillon d'aulia cendré) mime une espèce dangereuse

Un prédateur s'appuie souvent sur un aspect extérieur cryptique (un camouflage) et un comportement discret pour éviter de se faire repérer par les proies qu'il convoite. Une autre stratégie moins couramment utilisée consiste au contraire pour le prédateur à se manifester de façon très ostensible en utilisant des signaux "trompeurs" qui leurrent la ou les espèces ciblées.

Le jour, les mâles qui sont pourvus au niveau des pattes postérieures de structures permettant par frottement la production de sons, émettent régulièrement un signal intense pour attirer les femelles. Si ces dernières sont pourvues des mêmes structures phonatoires on ne sait pas grand chose de leur comportement; nul doute néanmoins que celles-ci sont à même de répondre aux signaux des mâles.

La nuit, les mâles de Chlorobalius leucoviridis sont également bruyants mais les sons qu'ils produisent sont différents et ont une toute autre finalité : attirer des proies, en l'occurrence des petites cigales - plus précisément des mâles - de la sous-famille des Cicadettini. Et pour cela, selon un scénario classique de mimétisme agressif, les mâles de sauterelle produisent des sons identiques à ceux qu'émettent les femelles de cigale.

Chez les cigales seuls les mâles sont pourvus de cymbales, ces organes abdominaux qui produisent les sons. Les femelles les approchent donc généralement en silence. Chez les Cicadettini, par contre, les femelles sont plus actives sur le plan sonore : elles sont en effet capables de produire des "clics" avec leurs ailes et le rapprochement des sexes s'opère sur la base d'une sorte de duo instrumental asymétrique.

Le mâle produit un chant spécifique plus ou moins complexe selon l'espèce mais qui, dans tous les cas, comporte des "éléments saillants" de forte intensité et donc aisément repérables. La femelle de cigale ne répond qu'au chant des mâles de son espèce qu'elle est - fort heureusement pour sa descendance - capable de distinguer des autres chants. Ses réponses sonores sont beaucoup plus simples et consistent à faire écho à ces fameux éléments saillants du chant du mâle, dans un délais de temps très court - de l'ordre de 70 millisecondes - après leur émission par ce dernier. Le mâle de cigale repère ainsi la localisation de la femelle et, tout en continuant de chanter, s'en approche progressivement. Marshall et Hill ont constaté que les sauterelles prédatrices procédaient de la même façon pour attirer les mâles de cigale. Pour les prédateurs néanmoins pas besoin de distinguer une espèce de cigale d'une autre : toutes sont bonnes à prendre... tous les chants de cigale mâle étant synonymes de proie potentielle ! L'essentiel étant de répondre de façon la plus fidèle possible et selon un bon timing aux fameux éléments saillants des chants des cigales mâles, tout comme le feraient leurs femelles.

C'est effectivement ce qui se passe : les cigales mâles leurrées se dirigent donc vers les sauterelles et se font dévorer.Sur le terrain Marshall et Hill ont très vite appris à repérer ces fameux éléments saillants des chants de cigales mâles et même à les reproduire de façon assez efficace (en claquant des doigts par exemple) comme le font les cigales femelles et les sauterelles prédatrices. Les chercheurs se sont d'ailleurs rendu compte que les sauterelles pouvaient parfois répondre à tous les sons de ce type : deux pièces de monnaie qui s'entrechoquent, un klaxon de voiture au loin etc...Ainsi les mâles des sauterelles Chlorobalius leucoviridis sont ils capables de leurrer les mâles d'un grands nombre d'espèces de cigales, même s'ils n'ont jamais pu être confrontés à leurs chants.

Pour en savoir plus :

• Marshall D.C. & Hill K.B.R., 2009 - "Versatile aggressive mimicry of cicadas by an australian predatory Katydid", PLoS One, 4(1): e4185.

(doi:10.1371/journal.pone.0004185)

• Wignall A.E. & Taylor P.W., 2011 - "Assassin bug uses aggressive mimicry to lure spider prey" Proceedings of the Royal Society B, 278: 1427–1433.

(doi:10.1098/rspb.2010.2060)


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